FLOOZMAN
«Par une
scandaleuse abondance, il apporte la délivrance »
Dépôt S.A.C.D. 174 627
FLOOZMAN CONTRE MORTGAGEMAN
Quelque part au cœur du système financier coule une
source d'argent mystérieuse et intarissable. Fred Looseman fait partie des très
rares hommes qui l'ont trouvée. Comme eux, il a longtemps mené l'enquête, comme
eux il a entrevu la vérité et comme eux, en approchant l’origine de
l’émanation, il a perdu la mémoire...
Hier, il était encore le brillant directeur de la gestion
des risques du Crédit Mondial et le président de la commission de lutte contre
le blanchiment. Depuis sa chute, il survit grâce au job que la banque lui a
trouvé dans une équipe de maintenance informatique. Sa famille et ses amis se
sont éloignés de lui. Isolé, ses facultés obscurcies, il ne vit plus que pour
réparer les distributeurs et le réseau qui les relie aux ordinateurs centraux.
Parfois, après de longues heures de travail, il lui
arrive d'entendre des voix. En fermant les yeux, il distingue des prières.
Certaines sont si claires et si sincères qu'il lâche ses outils et se met à
pleurer.
C'est ainsi qu'il devient Floozman. Il retrouve ses
esprits, la lumière se fait. Sa banquière l'appelle au téléphone et ce n'est
pas à propos de son découvert, car elle se souvient elle aussi. Ils savent tous
deux ce que Floozman doit faire. Il a les moyens nécessaires et plus encore.
Mais cette richesse n'est pas la sienne, c'est l’argent magique de la
délivrance.
Les douze chevaux de remise magnifiquement harnachés agitent leurs claires
clochettes d’argent, renvoyant un écho impatient au chatoiement des
constellations qui se déploient à portée de main dans la nuit nue et glacée.
Bien calé dans les fourrures épaisses qui garnissent la banquette du traîneau,
Floozman fait le point. Il s’agit de trouver l’étoile qui guidera la caravane
vers la capitale de la Carpathie.
Deux Floozboys s’activent sur les instruments pour
déterminer l’astre visible qui correspondra à la route sélectionnée par les
systèmes de navigation.
Pendant qu’ils se concentrent, Mathilde qui a choisi de
monter une jument pie, s’approche de l’équipage, superbe dans son manteau de
velours rehaussé de soieries chinoises. Tranquillement saoule, elle dit à
Floozman sa passion pour les astres et l’entretient d’horoscope. Malgré
l’incohérence globale de ses propos, Floozman est surpris par la précision de
son langage lorsqu’elle aborde les notions les plus géométriques de l’art. Cultivée
et bonne cavalière, serait-elle une princesse en exil ?
- Voilà, dit le plus jeune de Floozboys. Deux jours
de route en empruntant les chemins enneigés. Arcturus sera raisonnablement
alignée avec notre cap pendant trois heures à partir du lever de la lune.
- Parfait. Où est le roi ?
- L’hélicoptère le déposera demain matin sur le site où
son aïeul a écrasé les Huns. La légende raconte que la veille de la bataille,
la vierge lui est apparue…Bien sûr, la route passe par là, c’est le col qui
commande l’accès à la capitale en venant de la mer.
Sur les écrans de télévision intégrés au tablier coloré
du traîneau défilent les messages des téléspectateurs.
- Je me permets d’interrompre la retransmission - dit
Boris, le présentateur vedette aux cheveux roux- pour vous signaler la quantité
étourdissante de réactions que nous enregistrons depuis une minute. Voici une
sélection.
- FOOZMAN EST UN REACTIONNAIRE OBSCURANTISTE. ON
T’AIME BORIS »
- LE PEUPLE A TRAVERSE TROP D’EPREUVES POUR
SUPPORTER CETTE MASCARADE »
- VIVE LE ROI !!! ON T’AIME BORIS»
- ON RETOURNE AU MOYEN AGE, J’AI PEUR »
- Je ne sais pas si on n’exagère pas un peu là, avec
le roi…. dit un Floozboy en ajustant les rênes.
Une auréole d’or brunie par le brouillard se forme autour
du doux visage de Floozman.
- Boys de peu de foi, fait-il en souriant. Je me
sens assez fort pour vous répondre et pour prendre l’antenne. Boris, passez-moi
en duplex, si vous le voulez bien. Dites-moi : le régime de ce pays est-il
bon et juste ?
Floozman et un très jeune Floozboy imberbe aux yeux
fiévreux apparaissent à l’écran.
- Non Floozman, ce n’est pas le cas.
- Ce peuple a-t-il des dirigeants droits et
éclairés, soucieux du bien public ?
- Il est conduit par un tyran à la tête d’une
armée d’esclaves, répond encore le Floozboy.
- Ces gens qui nous suivent vivaient-ils unis et en
paix ou bien vivaient-ils dans la dissension ?
- C’est la guerre de tous contre tous, reconnaît
tristement un autre Floozboy.
- Et quelles étaient leurs richesses ?
- Ceux là vivaient dans le plus grand dénuement
alors que le palais est démesurément riche. Mais que peut-on attendre de la
restauration d’un régime féodal ?
- Laissez-moi encore vous interroger, si vous le
voulez bien, pour que nous discernions ensemble les bonnes orientations. Qu’en
est-il du dénuement moral ? Voyez-vous un quelconque reflet de la beauté,
de la justice et de la vérité en ce lieu ?
- Nous ne voyons que désolation.
-Et quelle force pourra surgir de cette
désolation qui saura guider les hommes vers l’amour de la sagesse et les
détourner de la multiplicité foisonnante des erreurs et des abominations ? Quel
est le nombre mystérieux qui déterminera le temps d’une génération
meilleure ?
- Pareille force ne surgira pas de la désolation
avant longtemps.
- Ce temps est celui du chaos et de la mort. Le
pourrissement est le laboratoire de la vie faisait observer Karl Marx qui s’est
beaucoup intéressé aux révolutions. Mais voulons nous laisser la mort œuvrer
alors que les chevaux sont attelés, que les astres nous sont favorables et que
la capitale n’est qu’à deux jours de traîneau ? En avons-nous le temps ?
- Nous n’avons pas le temps si nous voulons sauver
ces gens.
- Donc si rien ne vient assez vite de ce monde-ci
pour susciter un élan vers le divin et nous porter vers le bien, n’est-ce pas
au ciel des idées de descendre dans ce monde-ci ?
- Comment pourrait-il en être autrement,
Floozman ?
- Et n’est-ce pas au royaume de s’établir sur terre à
l’image du monde supérieur dont tout procède dans ce monde-ci ?
- Tu dis vrai, Floozman, la cité doit refléter le royaume
céleste pour que règnent la beauté, la justice et la vérité.
- C’est pourquoi nous allons aider le souverain à
rétablir ce royaume. Du palais s’écouleront des fleuves de richesse que nul
n’osera détourner. Les hommes les plus éclairés répandront des flots de
bénédiction sur les âmes captives. La malédiction originelle sera levée et
chacun mangera à sa faim sans avoir à gagner son pain à la sueur de son front.
Les champs et les vergers donneront à nouveau sans que nul ne soit contraint de
travailler. Les lois seront enseignées et respectées sans effort. Les cultes
seront protégés et les bibliothèques garnies. Les sciences seront équipées.
Chacun sera libre de se divertir ou de préparer la venue de la cité céleste. Le
jour est proche où tous les esprits chercheront le repos et la joie dans le
jardin de ce monde là.
- Monsieur Floozman, tout cela est fascinant -
intervient Boris - mais nous ne comprenons guère. Même si l’ambiance est chaude
chez vous, une frange du public réagit violemment à vos propos dans le studio.
Par exemple, vous parlez de lois : mais de quelles lois s’agit-il ?
Le roi viendrait-il pour imposer des lois toutes faites ? Et si c’était le
cas, sur quoi seraient-elles fondées ? Le représentant du mouvement
présidentiel laïque, qui prendra la parole dans un instant, s’émeut vivement à
l’idée que ces textes pourraient être d’inspiration religieuse.
- Boris, nous t’aimons, répond Floozman d’un ton
las. Je vous ai donné la vision mais je sais que la route vers la
liberté est encore longue, même pour celui qui peut enfin recevoir du ciel
le pain de chaque jour. Vous ne savez pas encore que vous êtes riches. Il
faudra donc de la patience. Certains choisiront de rester dans les prisons du
monde matériel, exactement comme le créateur a choisi de faire exister ce monde
en dehors de lui. C’est aussi leur
liberté bien que ce ne soit pas la liberté….Bien. Je souhaite laisser au roi le
soin de vous annoncer officiellement les premières mesures mais je peux vous en
donner l’essentiel. Elles devraient vous plaire :
[Séquence cool] Désignation d’un gouvernement intérimaire
par la gouvernance mondiale puis organisation d’élections au suffrage universel
avec scrutin proportionnel sous contrôle de l’observatoire international,
distribution immédiate et sans conditions d’un milliard de milliard de dollars
à chaque foyer, formations personnalisées à la dépense, open bar avec buffet
campagnard permanent dans chaque village, déploiement accéléré d’Internet à
très haut débit, application d’un système de discrimination positive pour tous
les groupes défavorisés donnant droit à un coefficient préférentiel de 500%
pour tous les services d’état sur la base des unités d’œuvre pertinentes (exemples :
prime de 500 milliards de milliards de dollars, priorité de 500 positions dans
les files d’attente). Liste non exhaustive des ayants droit : minorités
ethniques, femmes, homosexuels, handicapés, personnes âgées, sujets souffrant
du mal de dos et de dépression. Scolarité subventionnée sans limite d’âge,
retraite non obligatoire à 16 ans. Egalité d’accès radicale de tous à tout y
compris au pouvoir à l’exception des prérogatives royales inscrites dans
la constitution (exemples : droit individuel à l’élaboration et à
l’exécution de lois, droit à la manipulation de gênes en vue de la mise en
adéquation avec les orientations sexuelles, droit au pénis, droit à l’utérus,
droit aux enfants, droit à la conception d’enfants multi-géniteurs, droit à
l’enfantement d’animaux, droit des morts à la sexualité, droit à l’inceste,
droit à la transgression, droit à la tranquillité d’esprit, droit à l’héritage,
droit à la mort). Assistance à la bonne conscience fondée sur le parrainage
transparent de personnes démunies à l’étranger. Assistance à la mort. Liberté
avant tout ! Liberté de pensée, liberté de circulation, liberté sexuelle,
liberté d’infraction, liberté de vendre la totalité de ses biens, liberté de
consommer…). Assistance à la liberté. Création de 336 chaînes de musique et de
cinéma gratuites, fondation de dix mille stades olympiques, organisation de
jeux. [Fin séquence cool]
- C’est cool, non ? Conclut Floozman.
- En effet, dit Boris. Mais le public ici continue à
rejeter le roi lui-même. Voyez.
Tout autour du plateau, les participants se sont levés et
sifflent. « LE ROI C’EST RINGARD, C’EST LE MOYEN AGE » répètent-ils.
- Filmez tout autour de nous, demande Floozman à ses
équipes, et demandez l’antenne à Boris.
L’instant suivant, une foule en délire fait irruption sur
les écrans. C’est le cortège qui accompagne Floozman. Ceux qui n’ont pas
compris leur enrichissement ont emporté toutes leurs possessions sur des
chariots ou des brouettes. Des femmes tendent leurs bébés vers la caméra en
criant « VIVE LE ROI, QUE LE ROI NOUS BENISSE ». Un homme adulte
porte un vieillard édenté sur ses épaules. On entrevoit des bivouacs et des
tentes. On entend de la musique. Des plans rapprochés montrent des liasses de
billets dans des sacs en plastique, les bijoux de valeur qui passent de main en
main, les lingots d’or qui dépassent des pots en terre, tout ce ruissellement
de richesse qui n’a pas encore été absorbé.
- Voyez, reprend Floozman, nous sommes loin de la
jeunesse urbaine. Mais je conçois que le respect de l’histoire se soit délité
dans cette génération. Alors je vous propose de relooker ce roi. Vite, mes
Floozboys, des idées !
- Mon Roi ?
- SURverain ? Régnor ? Sceptor ?
- The King ? déjà pris...
- “Cool King”?
- “Ouaaiiis.... ça c’est bon, reprennent en cœur les
Floozboys. Cool King !
- Boris ? Les enfants ? Demande Floozman
en gros plan sur l’écran...
- Faut voir, fait Boris pendant que des invités
luttent pour le micro. Je propose de vous convier à mon émission la semaine
prochaine pour en parler... avec Cool King !
- Ouuuaiiiiiis ! S’écrient les Floozboys
- O.K., dit Floozman. Et vous verrez que notre King
est un personnage très intéressant. Un people. Je vous encourage à l’interroger
sur sa vie amoureuse en exil, et sur son incursion ratée dans la chanson. Vous
en entendrez parler dans la presse.
- Dites-moi, Floozman, c’est vous qui faites le plan
média ?
- On t’aime Boris, conclut ce dernier avant de
rendre l’antenne.
***
Concentrée sur la conduite, Marinella parle posément. De temps à autres, elle
change de cap pour rester dans les segments les plus denses du trafic.
- Lorsque Floozman a contemplé la source, un
équilibre cosmique a basculé. Pour la première fois depuis plusieurs ères, un
prophète de premier rang aux pouvoirs immenses était au monde. Or je suis liée
à lui par des liens très anciens, encore plus mystérieux que la source. Je le
savais mais je l’ai vraiment compris lorsqu’il est revenu à lui. Tout son corps
rayonnait d’une force élémentaire que je reconnaissais comme l’on reconnaît une
odeur de l’enfance. L’air de la nuit était tellement saturé d’énergie première
que .... nous nous sommes unis. Ensuite, nous nous sommes endormis à même le
sol de la salle des marchés. Au réveil, j’étais double.
- Double !? Interroge Cyril Guidon.
- J’étais le même esprit dans deux corps, l’espace d’un
instant. Mais nous avons vite commencé à nous différencier. Avant que la
partition soit effective, nous avons toutes deux eu la vision du principe
supérieur qui avait opéré ce prodige : la force du mal.
- Allons bon ! dit Cyril d’un ton ironique.
- Ne riez pas, Cyril. Voyez où vous en êtes !
Il n’y a plus de retour en arrière pour vous. Plus de travail, plus de télé,
plus de sport, plus d’humoristes bien pensants. Vous êtes déjà un démon, un démon
secondaire je vous rassure !
- Ne vous fâchez pas !
- Bon. Donc, Floozman est protégé par le démiurge, dans
une certaine mesure. Mais le principe du mal règne partout où le démiurge n’est
plus. Il habite ce domaine. Il en est le tissu. Et le mal lutte constamment
pour persister dans l’être. Le démiurge est principe d’unité, le mal divise. Le
mal est double, multiple. Sa langue est fourchue comme celle du serpent. Il
veut qu’il y ait quelque chose alors qu’il pourrait n’y rien avoir. Il se plait
dans l’arbre infiniment ramifié de la connaissance. Il est naturel qu’il ait
cherché à susciter immédiatement un adversaire à la hauteur de Floozman. Et cet
adversaire… c’est ELLE !
Cyril décide de faire une pause pour assimiler cette
masse d’informations nouvelles. Il reste silencieux pendant qu’ils filent dans
la nuit. Si elle dit vrai, cela signifie qu’un énorme complot se trame autour
de Floozman. Dans quel but ? Si elle ment, pourquoi cherche-t-elle à
l’abuser ?
- Si elle veut sa perte, pourquoi ne fait-elle rien
dans ce sens, demande Cyril, incrédule, encore ému par le souvenir de la beauté
de la première Marinella.
- Ce n’est pas si simple. Elle ne l’affronte pas. Au
contraire, elle prétend organiser l’accomplissement de sa prophétie. Elle
l’habille. Elle l’informatise. Elle l’installe. Elle l’institutionnalisera
bientôt !
- Et alors ?
- Vous ne comprenez pas ! Floozman est dans ce
monde-ci pour sauver toutes les âmes et accomplir la fin des temps. Ce n’est
pas une introduction en bourse ! C’est aussi violent que la naissance de
l’univers ! Il a reçu le pouvoir de le faire en un seul voyage, sans
l’aide de personne. Il faut seulement que sa parole s’affermisse pour que les
âmes captives puissent l’entendre. Mais il ne le sait pas. Elle ne le lui dira
pas. Elle le tuera plutôt, lorsqu’il sera tellement enlisé dans le monde que sa
puissance ne lui suffira plus à surmonter le moindre obstacle. Elle le tuera
lorsqu’il ne sera même plus bon à animer des jeux télévisés. Elle le fera avec
ses complices du crédit mondial et du secrétariat général.
- Et vous, vous prétendez être la Marinella
originelle ?
- Je ne sais pas. Nous avons perdu cette notion mais
il est certain que l’autre Marinella a pris ma place de façon démoniaque.
Floozman m’a répudiée sous son influence. Il ne me reconnaissait plus. Il est
vrai que je dois l’affronter. Je dois le faire pour que la vérité triomphe car
je suis son bon adversaire. Je dois lui offrir le combat pour qu’il devienne le
Messie, ou qu’il périsse. Et c’est là que vous intervenez !
Une flamme sincère et mauvaise brûle dans ses yeux.
Cyril approfondit sa réflexion sans venir à bout des
incohérences de ce discours. Il se sent pris dans les filets d’une
mystification vertigineuse. Ou bien elle est folle, se dit-il. Il réalise que
lui seul pourra trouver la ligne de conduite appropriée. Il doit compter sur
ses propres forces et les développer aussi vite que possible.
- Quel est votre plan ?
- Vous devez transformer votre vilenie ordinaire en
haine fondamentale et la diriger contre Floozman. Ensuite, nous reconfigurerons
votre arme avec les données de la source.
- Comment avez-vous connaissance de cette
arme ?
- Max travaille pour moi. Nous allons nous arrêter
dans un tunnel, hors de vue de l’hélicoptère qui doit encore nous pister. Vous
trouverez un exemplaire du fusil dans le coffre.
- Qui vous dit que je vais accepter ?
- Cyril ! Vous êtes un démon minable et
ignorant. C’est votre seule chance de grimper. Vous ne pouvez pas faire
autrement.
- Il y a certainement des milliers d’autres démons
minables et ignorants, remarque Cyril, d’autant plus vexé qu’il a toujours eu
de bonnes évaluations de performances dans son entreprise. D’ailleurs, vous
devez les connaître, ajoute-t-il assailli par de nouveaux doutes.
Marinellla fait rouler l’ovale de son visage contre le
carré tendu de ses cheveux sans le quitter des yeux.
-Nous vous avons choisi parce que nous avons de bonnes
raisons de penser que vous pourrez approcher la source sans périr. Mais ne vous
faites pas trop d’illusions. Vous n’êtes pas vraiment exceptionnel. Vous êtes
simplement un bon terreau pour le mal à l’état pur. Je dois dire que votre
préparation sportive y est pour une grande part.
Une force nouvelle vient à Cyril. Bien sûr, il est
exceptionnel. Il est peut-être même un enjeu majeur de la bataille.
- Et si je refuse ?
- Je vous laisse dans le prochain tunnel. Vous avez
compris que nous allons vous montrer la source. Vous vous dégonflez ?
La porte du tunnel suivant les
trouve installés dans le silence. Toujours sans dire mot, Marinella s’arrête
sur la bande d’arrêt d’urgence où Max les attend, immobile dans sa parka de
campeur austère. La housse longiligne qui l’accompagne et dans laquelle
Cyril devine le fusil renforce l’impression de randonnée.
-Voulez-vous que je vous
suive ? demande Marinella
-….Oui. Répond Cyril,
interrompu dans sa tentative de SWOT. Mais qu’allons nous faire ?
- Eh bien, nous prenons
l’ascenseur, je crois. Fait Marinella en s’adressant à Max.
- Oui. Ca c’est beaucoup
modernisé. Bonjour M. Guidon, marmonne Max.
Marinella actionne les feux de
détresse. Accompagnés par le clignotement, ils marchent le long de la paroi
jusqu’à la niche noire où se trouve l’ascenseur. Pendant cette courte marche,
Cyril ne peut détacher ses yeux des hanches de Marinella dont la danse le
laisse perplexe. Derrière eux le trafic furieux se détend sur quelques
centaines de mètres.
La cabine sent l’urine et la
crasse. Avec une clef, Max choisit le premier niveau inférieur. Ils débouchent
dans un couloir aux murs pavés de céramique blanche. Après quelques dizaines de
mètres, ils parviennent dans une salle circulaire dont le centre est occupé par
un guichet d’accueil.
Sans un mot pour les hôtesses,
Max dirige le groupe vers une borne informatique.
- Nous n’avons pas besoin
d’autre chose. Tout est une question d’accès.
- Je vous laisse faire,
je vais à la machine à café, dit Marinella.
Cyril et Max s’installent et commencent à naviguer. Cyril
aime les gestes précis et énergiques de Max. Il lui confierait volontiers
l’organisation d’un club de basket. Il a du mal à se rendre attentif aux
premières étapes.
- ... et ce compte pointe sur un compte Egyptien
vide, continue Max. Il est pourtant alimenté par cet autre compte anonyme
auquel est rattaché un coffre à très haute sécurité. L’emplacement du coffre
n’est pas renseigné. Personne ne sait où il se trouve, mais on peut consulter
la liste de son contenu. Veux-tu le faire, démon ?
Cyril est glacé par la brutalité de l’interpellation.
- Je suis prêt, répond-il en vrillant ses yeux dans
ceux de Max.
- Alors clique ici !
Il ouvre la liste d’un mouvement rageur.
Il meurt sur le champ, les yeux et le cerveau brûlés de
voir ce qu’il voit. L’instant suivant, il est dans un ascenseur comparable au
premier, avec le fusil. Le voyant numéro cinq est allumé.
Après une lente descente, Cyril émerge au pied d’une
paroi incandescente, à l’entrée d’un cimetière chaotique. A perte de vue, des
foyers mouvants lèchent la pierre ardente des sépulcres.
Près d’un tombeau ouvert d’où s’échappent des
gémissements, une ombre l’attend qu’il reconnaît. Déjà alerté par le manque de
tonus de ses muscles, il s’avise que son corps est maintenant fait de cette
même substance spectrale.
- Mr Esponsor ! s’écrie Cyril. Mon maître
d’athlétisme !
- Cyril ! Ca me fait plaisir ! Le biathlon de
Mourmelon ! Tu te souviens ! Mais nous devons faire vite. Je suis ton
parrain. Il te faut absolument un parrain ici lorsque tu déroges aux
procédures. J’ai réussi à m’infiltrer de ce coté-ci mais c’est très dangereux.
Tu as retenu le numéro de compte ?
- Oui…je crois que oui, répond Cyril, étonné de
conserver des images précises de la révélation.
- Alors programmons vite ce fusil. Je
t’accompagnerai jusqu’à l’Achéron. Nous espérons tous que tu pourras sortir.
Sinon… Mais nous devons d’abord passer la porte du cinquième cercle.
- C’est un niveau de qualification ?
- Non, non. C’est le cinquième cercle des enfers.
C’est hyper exigeant ! Il faut un moral d’acier. Tu as fait très fort pour
un début, mais tu vois, je n’ai pas douté de toi, je t’attendais précisément là
où il le fallait. Bon, j’ai des instructions. Il faut revenir en arrière. Tu
dois retourner dans le monde. C’est possible ! J’ai tes paramètres
biologiques, tu n’es pas techniquement mort. Enfin, encore une fois, tu fais
l’objet d’une procédure spéciale. Bon. On va y aller souple, en petite foulée.
Il y a beaucoup de variations de température, il faut en tenir compte pour
produire sa course. Régularité. Penser à s’hydrater. Mais d’abord,
assurons-nous que le fusil est programmé.
Cyril s’exécute malgré l’irritation sourde que lui
procure l’insistance de son parrain. Je suis mort, de toutes façons, se dit-il
en une vaine tentative pour prendre la mesure de l’évènement.
Il enfile le casque de réalité enrichie et se concentre
sur le fusil, ignorant les multiples indications sur les damnés alentour.
L’interface vocal de l’arme réagit à sa voix. Lorsqu’il parvient dans le menu
de configuration des cibles, M Esponsor s’éloigne. Cyril énonce alors le
numéro du compte portant instantanément le métal du fusil au rouge puis au
blanc. A l’horizon, un pilier de feu tournoyant apparaît entre ciel et terre.
Un mouvement dans les hauteurs les met en alerte. Dans un
sifflement dément, les furies fondent sur eux et volent en cercle au dessus de
leurs têtes, comme entraînées par le mouvement du pilier, frôlant leurs cheveux
avec la membrane noire de leurs ailes au toucher pareil à la soie. Les folles
créatures se décochent des coups de griffe sans s’épargner elles-même.
- Il a trahi Floozman ! Expédions-le en
Judaïe ! Siffle Mégère.
- C’est un misérable blasphémateur, jetons-le par-dessus
les murailles, dans le marécage. Ricane Alecto.
- Il a fait de la fausse monnaie avec Floozman !
Hurle Tisiphon.
Pendant que les furies s’entredéchirent, une nuée de
créatures infernales vient obscurcir le ciel, ajoutant leurs cris à la
confusion.
Malgré sa terreur, Cyril réalise que les murailles rougeoyantes qu’il a
entrevues sont le rempart d’une terrible cité.
- En Judaïe ! En Judaïe ! Continue la
première furie en saisissant vivement Cyril dans ses serres.
- En Judaïe ! Reprennent en chœur les démons.
A une vitesse incalculable, ils s’éloignent des
fortifications, emportés à tire d’aile au dessus de la campagne infernale. Ils
survolent le fleuve de sang et la forêt des suicidés. Ils traversent une pluie
de feu et plongent dans un sombre abîme. Après avoir frôlé la tête monstrueuse
des géants, ils plongent encore longuement dans le puits central des
Malefosses, volant au ras du marais gelé où sont emprisonnées les âmes des
traîtres jusqu’à découvrir enfin avec stupeur le torse immense de Lucifer
émergeant de sa prison de glace.
Les trois têtes de l’ange déchu se tournent simultanément vers les nouveaux
venus, sans cesser de mâcher leurs proies. D’un regard et d’un geste que Cyril
ne peut apercevoir dans son ensemble, il chasse les monstres ailés. Le vent
soulevé par le mouvement de sa main provoque de violents remous pendant qu’un
grondement articulé fait trembler les parois de la fosse. Le diable parle.
Les furies descendent en spirale puis elles lâchent leur
proie. Cyril et M. Esponsor tombent à la surface du Cocyte, juste au dessus du
pelvis de Satan.
Les furies hurlent, le démon rugit. Soudain la glace se
fissure.
[Séquence rose clair (1)] Une onde de chaleur se propage,
accompagnée de craquements puissants comme le tonnerre. La glace fume et fond
puis vole en éclats jusqu’à ce qu’enfin surgisse le bassin de Lucifer. Les furies
tournent en sifflant autour de ses hanches. Cyril et son guide ont roulé dans
les poils pubiens rendus poisseux par la sueur et l’eau fondue du Cocyte.
[ ]
Lucifer se penche et dans un souffle nauséabond, dicte
son ordre au misérable Cyril :
- Dis le !
- ....
- Dis le, démon !
Et du fond de son être mort, avec une certitude et un
aplomb inouïs, Cyril extrait la seule parole capable d’exprimer désormais
l’amplitude de son âme damnée.
- Je hais Dieu !
- Encore !
- JE HAIS DIEU !
- Va, démon et retourne parmi les vivants. Tu te
feras désormais appeler Mortgageman ! Tu enchaîneras les âmes à la
matière ! Tu me les donneraaaaah, lovely !
Ce disant, Lucifer [ ] projette Cyril vers les
hauteurs. Après quelques soubresauts, le diable pantelant extrait M
Esponsor de ses poils et le jette dans la même direction.
Les furies fuient maintenant, dans le sillage des deux
ombres. [Fin séquence rose].
Les enfers recrachent Cyril, son fusil et M Esponsor sur
le parking du centre commercial de Plouvigny.
Nu, humilié et meurtri au-delà du concevable,
Cyril-Mortgageman respire l’air de sa nouvelle vie. Je suis un super-vilain,
réalise-t-il. Mais quelque chose manque ! Dans un spasme, il se jette sur
le sol et martèle le goudron de ses poings.
- Je dois voler ! Eh ! Il faut que je
vole !
- Vous avez besoin d’aide ? demande une femme avant
de reculer devant la colonne de feu qui emporte furieusement Cyril dans le
ciel.
Soudain, les flammes se dérobent. Cyril continue de
flotter dans les airs.
- YAAHOOUUU !
La voiture de Marinella se gare juste au-dessous.
- Je ne sais pas pourquoi ils l’ont jeté là ! Et puis,
ils auraient pu nous l’habiller ! dit-elle
- J’ai pensé au costume, répond Max. Quelque chose
d’encagoulé et de pointu, les formes soulignées par des chaînes.
- Comme tu veux. Moi, je me demande quels sont ses
véritables pouvoirs maintenant. Les choses sont allées un peu trop loin…
***
Mathilde est la première à franchir le col. Elle découvre
la grande vallée où le souffle des centrales thermique surchargées a fait
fleurir les cerisiers. Au loin, de part et d’autre d’un méandre brillant,
petite et bien circonscrite dans ses remparts, se tient la capitale historique.
Récemment reconstruit par un ensemblier, son cœur est propre comme un centre
commercial. D’interminables bidonvilles s’étendent alentour, le long des routes
principales.
Elle tourne son regard vers le ciel et voit l’hélicoptère
royal s’approcher du col par l’ouest. A l’est, une sorte de comète pointue
fond sur la ville en décrivant une folle vrille.
Mathilde sent le danger. Elle éperonne sa monture et se précipite au galop vers
la grand-route.
Vers midi, elle parvient aux portes de la cité. Un grand désordre règne. Elle
croise une multitude de gens chargés de paquets, poussant des chariots et des
brouettes débordant de biens d’équipement, des palettes où s’empilent
réfrigérateurs, micro-ondes, télévisions, bassines et lecteurs de DVD. On ne
circule plus, toutes les voitures sont à l’arrêt. Les banques et les
distributeurs de monnaie sont pris d’assaut. Déjà les franchises des grandes
marques internationales ont érigé des tentes près des principales portes de la
cité. Un peu plus loin, des tentes de recrutement bourgeonnent. Des panneaux
lumineux font défiler des annonces d’emploi. On recherche des programmeurs, des
mineurs, des agents téléphoniques. Des arpenteurs se disputent le terrain. Une
école d’informatique en plein air forme déjà des programmeurs sous l’œil
attendri des parents.
A l’intérieur des murs, les hauts parleurs résonnent
d’une voix de camelot hystérique. Une clameur lui répond. La confusion est
partout. Une foule dense cherche à entrer, une autre à sortir.
- Eh ! Que se passe-t-il ? Demande-t-elle
à un jeune homme qui court vers la porte Sud.
- C’est Mortgageman, il distribue des crédits illimités.
- Qui est-ce ?
- Je ne sais pas. Tout le monde y a droit !
C’est instantané ! Pas de formalités. Et il y aura du travail pour tous.
Le seul problème, c’est de trouver les commerces. On dit qu’une voiture d’occasion
s’est vendue plus d’un milliard de Zboubs !
- Mille Dourakines ?
- Oui ! Mais peu importe ! Pas de limites.
Et on trouve du travail partout depuis ce matin !
Mathilde s’assure de ses armes avant de pénétrer
prudemment dans la cité en tenant son cheval par la bride. Tout se passe sur la
grand-place, au pied du donjon d’où Mortgageman harangue la foule. Mathilde se
concentre pour bien mémoriser la silhouette encagoulée qui se tient debout sur
les créneaux, jambes écartées, dans un survêtement jaune citron.
- Et vous ne manquerez plus de rien. Si les prix
augmentent, votre crédit s’ajuste automatiquement sur le nombre de générations
nécessaires ! Jusqu’à la fin des temps. Une seule approbation ! A
vous la beauté, les filles, les garçons, la technologie, les voyages, la longue
vie et les analgésiques ! Vous êtes prêts pour une nouvelle vague ?
En parlant, Mortgageman se penche vers la foule, plié en
deux dans une posture indigne. La foule murmure pendant qu’il épaule son fusil.
- Votre travail fera la richesse de ce pays, et la
vôtre. Les investisseurs comptent sur vous ! Vous êtes prêts ? Un
rayon indigo éblouissant danse au bout du canon.
Sans attendre la réponse, le super-vilain élargit son
faisceau et balaye les têtes. Les hauts parleurs installés pour la quinzaine
commerciale permanente diffusent un son sidéral. A l’unisson la foule répond
« OUI ! », « OUI ! ». Du donjon, un autre rayon
plus intense s’élève tout droit vers le ciel où un satellite le recueille.
Grâce à de récents accords de partenariat, ce flux d’information peut ensuite
être routé simultanément vers la salle informatique secrète du secrétariat
général et vers le centre des enfers.
- Bravo ! Ne vous inquiétez pas pour les
formalités. L’administration et la police ont toutes les informations. Ne vous
inquiétez pas non plus pour l’argent. Vous aurez tous du travail. Lorsque les
champs seront épuisés, le minerai extrait et que les usines fonctionneront sans
vous ; lorsque tous les équipements, tous les services imaginables seront
produits et consommés ; lorsque vous relèverez votre tête lourde pour
chercher la prochaine tâche et que votre âme lisse s’agitera dans sa nuit, nous
irons dans l’espace ! Oui ! Nous fabriquerons des cargos spatiaux
optimisés et des systèmes d’assistance à la vie à coûts réduits. Vous partirez
pour de longs voyages sans retour, hormis le retour sur investissement !
Vous irez coloniser de nouveaux mondes ! Mars, Phobos et Deimos !
Pluton, Neptune ! Il faudra de nouveau creuser, bâtir, transporter, fondre,
charger, emballer, connecter, programmer, couper, coller, décaler…AH, AH,
AH !
Mathilde recule dans un porche. Trop tard ! Une
bulle lumineuse l’enveloppe.
- Je te vois toi aussi, belle cavalière, même si je
ne lis pas encore tes codes. Fait la voix amplifiée de Mortgageman. Tout ce que
tu désires ! Tu n’as qu’à dire « OUI ! » et tu seras riche.
Ta banque et la mienne s’occuperont de tout. Elles te diront ce que tu dois
faire, tu leur appartiendras.
Soudain, un choc électrique la tétanise. Bouche ouverte,
elle plie les genoux et se laisse choir sur le sol. Un langage agile et
protéiforme entraîne sa pensée. Quelque chose parle en elle, qu’elle ne
comprend pas. C’est un contrat ! Devine-t-elle. Elle rampe en arrière et
découvre l’entrée d’une ruelle. Une nouvelle décharge fait jaillir ses yeux
hors de leur orbite. «NON » crie-t-elle en empoignant son revolver.
-Dis OUI, comme les autres ! Ordonne Mortgageman. En
un éclair, il se transporte à l’entrée du porche, intrigué par la
résistance de la jeune femme. Venez m’aider, débiteurs ! Ordonne-t-il à la
foule. Elle n’a pas de carte ! Elle n’a pas de code ! Depuis combien
de temps n’avez-vous pas brûlé de sorcière ?
Adossée au flanc de son cheval, Mathilde se relève et
tire en direction de la voix, sans pouvoir distinguer sa source dans le halo de
lumière qui persiste. Le cheval se cabre. Mathilde s’agrippe à son encolure et
roule sur son dos.
« En avant !
Tournant résolument la bride en direction de son
agresseur, elle surgit sur la place en tirant sur Mortgageman à coups répétés.
Au passage, elle distingue le sourire de Cyril sous les énormes lunettes du
casque à réalité enrichie qui disparaît sous sa cagoule. Elle s’avise en un
éclair que les balles dévient de leur course. Quel mystère ! Un nouveau
rayon la frôle. Elle se cambre de douleur. Le cheval part au galop, indifférent
au reflux désordonné de la foule.
- Attrapez-là !
Mais déjà Mathilde disparaît
dans les premiers contreforts buissonnants de la montagne.
***
Kool King est un vieillard blanc et propre, parfumé,
impeccablement vêtu, humant l’histoire et les mêmes journaux que ceux dont de
vieux Mexicains de retour d’exil tournaient lentement les pages, les matins
d’été en orient, sous les arcades de la place des Rois, pendant que la lumière
au désert abolissait le monde.
Dans le champ surexposé de la photo de Kool King, on
distingue une ville refuge et l’écume d’un océan. Tables de bois, taxis,
dominos, chemises blanches, gestes raides, peaux de parchemin. Le café noir et
les armes huilées cachées sous les draps frais dans les commodes d’acajou.
Kool King voyage sur les paquebots de la civilisation,
aimé des femmes. Kool King est un privé Angelino. Kool King est un ambassadeur
Argentin, un joueur de jazz, un joueur de casino.
Floozman s’agenouille devant lui lorsqu’il sort enfin de
la tente où la garde royale l’a conduit pour la sieste. Le peuple s’est
rassemblé pour l’acclamer.
- Je suis votre serviteur.
- Levez-vous, jeune homme. C’est à moi de suivre un
prophète !
A cet instant, couverte de boue, Mathilde fait irruption
et saute à terre en un long geste acrobatique que Floozman engramme dans sa
mémoire pour la vie.
- La ville est attaquée par un démon !
A ces mots, la foule superstitieuse recule dans un
murmure. Kool King lui aussi est surpris, quoique différemment. Quelque chose
dans la rondeur enthousiaste des gestes de la jeune femme lui rappelle un bébé
magique, dans une hacienda accablée de soleil dont seuls quelques circuits
cérébraux fatigués soutiennent le souvenir. Des pur-sang, des ombres nues sur
le velours cramoisi des canapés. Buenos Aires. Les vins d’Europe.
- Mathilde !
Mathilde se retourne. Prenant conscience de la scène et
de la royale présence...
- Papa ! S’écrie-t-elle en se précipitant dans
les bras de son seigneur. Kool King pleure. La foule pleure.
- Ma pauvre enfant, ma pauvre enfant, répète-t-il en
sanglots….Si tu savais comme j’ai aimé ta mère.
- Qui était sa mère ? Demande la foule.
Kool King se retourne et s’adresse à ses gens comme seul
un Roi peut le faire. Il n’est pas un maître, il n’est pas un ami, il n’est pas
un frère. Il n’est pas à leur service, il n’est pas au pouvoir comme si le
pouvoir était une place. Il est le Roi, familier comme la rivière, comme le
sein, l’air ou la terre.
- Sa mère était l’impératrice du Ganviéland, elle
régnait sur les royaumes lacustres au nord du lac Nokoué, dans le golfe du
Bénin.
Il se tait un moment.
- Elle était belle. Elle était initiée à tous les
rites, elle savait guérir et rendre la justice. Notre union a été une longue
transe. Nous nous aimions ivres, immergés jusqu’aux torse dans les eaux de la
lagune, le corps peint, offert aux puissances divines de son ciel. Je vois
encore frémir son sein cuivré à la surface noire du lac. Je sens le souffle des
sorciers qui préparaient la cérémonie. J’entends encore les chants
vaudou.
Il se tait de nouveau. Des corneilles crient.
- Ces moments ont ouvert toutes les portes de ma
perception. Ces moments m’ont ravi. Mais jamais, jamais dans cet exil, même
drogué, même à moitié mort, même possédé par le dieu de la variole, jamais je
n’ai oublié les enfants de la Carpathie. J’ai rêvé le rapprochement de nos deux
mondes et voilà, Mathilde est là qui incarne cette vision. Rendons grâce aux
dieux !
- Rendons grâce aux dieux, murmure la foule.
- Mais elle est vraiment noire, sire. Observe une
ménagère en s’approchant pour lui tirer la manche.
- En effet, devant tant de beauté, j’ai souhaité que
s’effacent certains de mes gènes. Ai-je bien usé de ce pouvoir ? Je le
crois. L’union de nos deux peuples si lointains couronnera, je l’espère, ce
geste d’amour. L’union de nos deux peuples, tellement belle et improbable
hâtera j’en suis certain la venue du Messie !
Il a levé les bras en invoquant le Messie. Il se tait à
présent. Les gens se signent.
- Mathilde nous a été enlevée par des touristes
Belges pendant qu’elle relevait ses petits filets. Il n’y a pas de palais à
Ganvié, vous savez. Les enfants vont librement dans leurs barques fleuries. Ce
drame a scellé la fin de notre amour. Mais un autre évènement devait marquer
mon destin ce jour là. Le soir même, dans le ventre de l’unique poisson que
Mathilde avait pêché, le cuisinier a trouvé l’anneau royal, celui que le chef
de la révolution m’a arraché pour le jeter dans le fleuve le jour maudit où il
m’a envoyé en exil. Alors la mémoire m’est revenue et j’ai su que je
reviendrais parmi vous avec mes enfants.
- Vive la Reine ! Le cri répété de la foule
suit une onde d’hésitation avant de prendre son élan. Le teint de Mathilde
devient gris sous le coup de l’émotion.
- Papa ! Fait Floozman d’une voix étranglée que
personne n’entend.
- Chhht. Fait un Floozboy en l’emmenant doucement à
l’écart, ce n’est pas le moment de perdre les pédales.
Mathilde se reprend.
- Un démon attaque la capitale ! Aux
armes !
- Aux armes !
***
- C’est un spectacle extraordinaire, un grand moment
d’émotion et d’histoire, fait Boris en cherchant les caméras du regard. Nous
avons la chance d’arriver au moment des retrouvailles du peuple et de son roi.
- Oui, Boris. On a du mal à retenir ses larmes
malgré les décennies de collectivisme qui nous ont marqués. C’est un grand
évènement que nous allons couvrir vingt quatre heures sur vingt quatre avec les
équipes de Télé Otto K, lui répond Tatiana, une grande brune athlétique
auréolée de réussite.
- Ici, nous sentons une irrésistible pression. Tous
les regards sont tendus vers la capitale. Tout le monde veut en découdre et les
équipes de Floozman ont fort à faire pour retenir la foule prête à déferler.
- C’est incroyable, reprend Tatiana. Une noria
d’hélicoptères apporte par tonnes des sacs de monnaie que l’on charge sur des
baudets. Des pyramides d’or ont été chargées sur des camions benne assemblés
dans la nuit. On voit de nombreux cavaliers. Des armures rehaussées
d’électronique et de pierreries sont apparues on ne sait comment. Des fleurs et
des offrandes de toute nature s’étalent au pied du mausolée de la Vierge qui
domine le col. Des oriflammes claquent dans le vent.
- Mais le plus extraordinaire, c’est le rayon
Flooz ! Nous vous promettons de retransmettre les prochains. En ce moment,
nos caméras sont braquées sur Floozman et ses proches. Ils se donnent la main.
Ils dansent en fermant les yeux. Nous ne pouvons pas nous approcher mais voici
les images.
Sur l’écran, on voit les Floozboys entraînés dans une
folle sarabande. Un voile diapré semble danser avec eux, les isolant du reste
de l’assemblée.
Floozman psalmodie. Au bout d’un moment, il demande aux
Floozboys de rompre la chaîne puis il donne un ordre que l’on n’entend pas.
- Il se passe quelque chose, dit Tatiana. Les jeunes
gens et les jeunes femmes qui dansent éperdument avec Floozman lèvent ensemble
les mais au ciel et OUI ! Le voilà, de chaque main maintenant part un
rayon d’or. C’est un grand déchaînement d’allégresse maintenant. Les rayons
fusent dans tous les sens. Ceux qui sont touchés sont… OH ! C’est
extraordinaire ! Ils sont auréolés d’or ! Glorieux comme des saints
et à leur tour, ils rayonnent. Je veux dire qu’ils émettent des rayons.
Comme entraînés par un le tourbillon central d’un vortex,
la foule forme une lente spirale autour des danseurs illuminés. Nombreux sont
ceux qui tombent à terre et se mettent à prophétiser en tremblant de la tête
aux pieds.
Le signal est donné. Floozman grimpe dans son traîneau et
entraîne cette étrange bête vers la vallée. Les bras de la spirale se tordent
et se muent en colonne au passage du col. Dans une armure mordorée, Mathilde
chevauche au devant. De temps à autres, elle projette à deux bras de longs
rayons devant elle. C’est une marche triomphale que retransmettent toutes les
télévisions. Des traits sans nombre fusent vers le ciel du matin aux couleurs
d’incendie. Dans chaque village, les gens et les bêtes se joignent au cortège.
Tout près, au loin, les cloches sonnent partout dans la campagne.
- Oui Boris. Ici Gustave, depuis les remparts de la
capitale interrompt une voix. Il semble que Mortgageman prépare une sortie.
Voyez, l’armée et la police enrôlent les débiteurs valides pour protéger les
commerces et les outils de production. Ceux qui acceptent se voient octroyer de
généreux reports de paiement. Le refus est passible d’emprisonnement. Dans
quelques minutes, M Esponsor, le bras droit de Morgageman, nous expliquera
cette dernière mesure. Mais hors des remparts, Mortgageman attend les
assaillants, tout seul, en lévitation devant la porte principale. Il se pose
maintenant. Tout est calme autour de lui.
Floozman et Mathilde conduisent la colonne. Kool King est
resté au bivouac du Col de la Bataille Passée pour prier. Sa garde rapprochée
veille sur lui et sur son petit-fils.
Soudain, aux abords des premiers secteurs de la banlieue,
un rayon mauve vicelard vrille Floozman en plein coeur. Il tombe au fond du
traîneau. Avant que quiconque ait pu se ressaisir, Mortgageman se pose au
milieu du chemin.
Gisant hagard sur les planchettes d’acajou soigneusement
assemblées, Floozman sent qu’une âme très ancienne et précieuse lui est
arrachée. Le travail régulier du menuisier envahit son esprit vacant comme une
terre retournée. Il se sent nu. Il prie un long moment pendant que la foule
autour de lui commence à s’agiter. Le vide dans sa poitrine le fait palpiter
d’angoisse. De grasses nuées s’assemblent à la vitesse du vent autour de la cité.
Des éclairs parcourent le ciel noir sans crever l’épaisseur des nuages.
Floozman n’existe plus que dans sa prière. Finalement, il se relève et
interpelle Mortgageman. Une flamme sort de sa bouche.
- Oui Boris, une flamme sort de sa bouche !
Non, nul ne sait comment Mortgageman a pu se transporter sans être détecté.
Sans doute de nouveaux dispositifs de brouillage » Sans cesse les écrans
repassent l’image de Floozman se redressant dans son traîneau pour cracher le
feu.
- Démon ! Chante Floozman, tu ne peux pas
régner sur ce monde. Au feu de ses paroles se joignent des faisceaux d’or pur à
l’éclat tranchant comme la lame d’un sabre.
- Mortgageman semble absorber les rayons Flooz sans
broncher. Mais non ! Il bat en retraite. Il vole bas. Il tombe ! Il
se relève ! C’est incroyable que nous soyions en train de filmer ça !
Le présentateur crie maintenant.
A la vue de cette victoire, la foule acclame Floozman et
se précipite vers la capitale dont on aperçoit déjà les remparts.
- Attendez ! Attendez ! Leur crie Floozman
- Ici Tatiana. Je prends l’antenne pour vous montrer
ce qui se passe ici, aux portes de la capitale ! L’assaut marque une
pause ! Plusieurs assaillants sont à terre et se tordent dans la
poussière. Voilà ! Mortgageman survole maintenant les troupes en les
arrosant férocement de rayons. Je me rapproche d’un blessé.
- Arrrgh ! J’ai signé ! J’ai emprunté six
cents milliards de milliards par jour pendant l’éternité. J’ai hypothéqué mes
organes et ceux de mes descendants. Je ne pourrai plus leur échapper ! Il
m’a pris... il m’a pris... quelque chose. Je suis tout vide. J’ai vu le
travail, le travail, le travail pour l’éternité, voilà ce qui m’attend...Et ma
femme, mes enfants ! Mes pauvres enfants ! J’aurais dû rester dans la
montagne, avec mon troupeau et mon feu de bois, quand j’avais du bois...
- C’est terrible. Il est endetté à vie. C’est un
spectacle difficile à soutenir et parfois on a envie de poser la caméra et
d’aider les malheureux. Mais attention ! Mortgageman revient !
- Sauvez-vous, Tatiana !
- Trop tard ! Une lueur mauve fluorescente
envahit l’image. Boris reprend l’antenne.
- Mon Dieu ! Il a eu Tatiana....Que
faire ? J’ai les larmes aux yeux mais le reportage doit continuer. C’est
un chaos indescriptible maintenant ! Les habitants sont sortis pour
encercler les rebelles, appuyés par l’armée. Les soldats sont armés d’armes
portatives semblables à celle de Mortgageman qui continue son ratissage
infernal. Mais Floozman a maintenant rejoint un groupe en déroute. Il s’interpose
de nouveau entre ses gens et Mortgageman. Les rayons fusent,
éblouissants ! Mathilde, la guerrière africaine joint ses rayons aux
siens. C’est extraordinaire ! On dirait une nuit d’orage, la fin du
monde ! Mortgageman est de nouveau à terre et il ne se relève pas. Autour
de lui, des ombres semblent sourdre de la terre comme des geysers. Un camion de
l’armée intervient. Ils l’emportent. D’autres camions emmènent les débiteurs.
Je vois Tatiana ! Tatiana est enlevée ! Un plan rapproché montre Tatiana
éplorée assise sur le banc de bois d’un camion bâché avec d’autres prisonniers.
[Séquence Vidéo Game] Dans les lunettes de réalité
enrichie d’un Floozboy, le mode « RE » (Réalité Enrichie) passe en
mode «BC» (Battle Control). Aussitôt, une carte d’état major apparaît, l’image
de Tatiana restant en incrustation. D’un click, une section du plan se
rapproche puis terrain apparaît en 3D selon une transition vertigineuse.
Floozman et Mortgageman sont représentés par des figurines animées d’un grand
réalisme. La caméra virtuelle peut se déplacer n’importe où dans le champ. Le
graphisme est époustouflant. La vue aérienne du champ de bataille reste
disponible dans une seconde incrustation.
D’un coup d’œil aux principaux indicateurs, on voit
instantanément que les forces des deux combattants sont au dessous du seuil
d’alerte. On voit également que Mortgageman détient le numéro de compte
indicible et qu’il a passé avec succès les dix niveaux de l’enfer. Les
indicateurs de Mathilde, par contre, montrent clairement que son potentiel est
loin d’être exploité. Mais Mortgageman attaque ! Floozman se baisse. Le
rayon passe au dessus de sa tête. Pour contre-attaquer, Floozman se met en
position pour lancer une boule de Flooz. Au moment de tirer, une alarme
retentit. Le message « PAS ASSEZ DE FLOOZ » clignote au centre de
l’écran.
A chaque instant le joueur a la possibilité prendre le
contrôle en mode simulation. A ce stade, il peut modifier les paramètres et
préparer lui même une boule avec son gant. Mais il ne le fait pas.
On voit maintenant le jeu du point de vue de Mortgageman.
Le montant total de la dette et le nombre de débiteurs sont affichés en haut à
gauche de l’écran. On peut sélectionner un débiteur ou un groupe de débiteurs
et naviguer dans leurs informations personnelles. La navigation en mode Battle
Control se poursuit avec le tableau de bord de Floozman. Dans le bandeau des
âmes, on peut dérouler la liste des étincelles prisonnières rangées sous leurs
racines respectives.
Malgré la complexité des commandes, le mode Battle
Control reste très jouable à condition d’avoir les bons accessoires. On sent
bien l’ivresse du combat et la portée des enjeux. Les personnages
s’enrichissent avec le temps. La durée de vie du jeu semble ne pas avoir de
limites. [Fin Séquence Vidéo Game]
Sur le champ de bataille encore fumant, Floozman et
Mathilde vont de blessé en blessé. A chaque fois, tremblant, le saint homme
appose ses mains sur le cœur de la victime qui s’auréole aussitôt d’un halo
d’or apaisant. Le ciel se dégage.
- Je vais tenter de poser l’hélicoptère près de
Floozman. Annonce Boris. La situation me paraît stable.
- Je ne sais pas si je pourrai tous les exorciser. Mon
pouvoir s’affaiblit. C’est un visage fatigué que Floozman tourne vers Boris
comme ce dernier s’accroupit auprès du blessé.
- Pouvez-vous dire à nos téléspectateurs ce que cette
bataille signifie ?
-Il n’y a pas d’autre bataille que celle là, jeune homme.
Vous la connaissez. Elle a lieu partout, du plus haut des cieux jusqu’à
l’intérieur de chacun. En ce moment, des héros de l’ombre et de la lumière sont
sur vos écrans mais la bataille n’a pas changé...Non, elle n’a pas changé.
- Floozman, tout cet argent....Nos spectateurs
veulent savoir. N’est-ce pas un peu trop ? Je veux dire peut-être..
- Trop ?
- Oui, le public serait rassuré si les sommes
étaient à proportion des objectifs de votre...programme.
- Mais je n’ai pas de programme...
- Laissez-le, interrompt Mathilde.
- Je leur donne simplement de quoi se racheter, de
quoi prendre le temps de vivre simplement et de s’élever. Poursuit Floozman.
- Ne craignez-vous pas que toute cette distribution de
revenus n’entraîne des phénomènes inflationnistes ? Qu’en serait-il alors
de la stabilité monétaire ? Qu’en serait-il de la paix que vous
proposez ?
- L’inflation ? Mais... Il n’y a ... Je ne ...
je dois poursuivre les exorcismes, pardonnez-moi, se dérobe Floozman.
- Ca suffit maintenant ! Tranche Mathilde.
Encore exaltée par la fureur du combat, Mathilde entraîne le journaliste une
centaine de mètres plus loin.
Boris ne cesse pas de commenter, il tente d’interviewer
Mathilde pendant qu’à l’écran un jeune expert en économie positionne le débat,
comme prévu.
- En effet, une spirale inflationniste classique, même
très raide, ne peut être la seule conséquence d’un gonflement indéfini de la
masse monétaire. Nous allons probablement assister rapidement à une
synchronisation des transactions par paliers, rien ne permettant plus
d’anticiper. Mais quel système peut rendre compte voire organiser une monétarisation
horizontale, quasi syncopée ? Par ailleurs, les investisseurs qui sont
derrière Mortgageman ne peuvent tolérer la dévaluation explosive des emprunts.
Lorsque Mathilde se retourne, Floozman a disparu. Parmi
les silhouettes proches, elle distingue un homme plus désorienté que les
autres. Quelque chose dans son attitude appelle le fardeau. Il marche sans se
hâter contre le vent, les bras ballants comme un manœuvre qui va d’une tâche à
l’autre sans charge ni outil. Environné de blessés, perdu dans une vallée
obscure au pied de remparts inconnus, Fred Looseman recouvre ses esprits.
En passant près de lui, inquiète de ne pas retrouver
Floozman, Mathilde lui fait signe de se diriger vers la montagne.
- Ne traînez pas là, vous. Vous ne pouvez rien faire.
Retournez avec les autres.
Fred s’exécute. Un peu plus loin, deux Floozboys le font
discrètement monter dans un hélicoptère.
***
(1) Séquence originale disponible sur requête