FLOOZMAN

 

«Par une scandaleuse abondance, il apporte la délivrance »


Dépôt S.A.C.D. 174 627

 © BC, 2005

 

FLOOZMAN CONTRE MORTGAGEMAN

 

 

Quelque part au cœur du système financier coule une source d'argent mystérieuse et intarissable. Fred Looseman fait partie des très rares hommes qui l'ont trouvée. Comme eux, il a longtemps mené l'enquête, comme eux il a entrevu la vérité et comme eux, en approchant l’origine de l’émanation, il a perdu la mémoire...

 

Hier, il était encore le brillant directeur de la gestion des risques du Crédit Mondial et le président de la commission de lutte contre le blanchiment. Depuis sa chute, il survit grâce au job que la banque lui a trouvé dans une équipe de maintenance informatique. Sa famille et ses amis se sont éloignés de lui. Isolé, ses facultés obscurcies, il ne vit plus que pour réparer les distributeurs et le réseau qui les relie aux ordinateurs centraux.

Parfois, après de longues heures de travail, il lui arrive d'entendre des voix. En fermant les yeux, il distingue des prières. Certaines sont si claires et si sincères qu'il lâche ses outils et se met à pleurer.

 

C'est ainsi qu'il devient Floozman. Il retrouve ses esprits, la lumière se fait. Sa banquière l'appelle au téléphone et ce n'est pas à propos de son découvert, car elle se souvient elle aussi. Ils savent tous deux ce que Floozman doit faire. Il a les moyens nécessaires et plus encore. Mais cette richesse n'est pas la sienne, c'est l’argent magique de la délivrance.

 

 

FLOOZMAN CONTRE MORTGAGEMAN


Les douze chevaux de remise magnifiquement harnachés agitent leurs claires clochettes d’argent, renvoyant un écho impatient au chatoiement des constellations qui se déploient à portée de main dans la nuit nue et glacée. Bien calé dans les fourrures épaisses qui garnissent la banquette du traîneau, Floozman fait le point. Il s’agit de trouver l’étoile qui guidera la caravane vers la capitale de la Carpathie.

 

Deux Floozboys s’activent sur les instruments pour déterminer l’astre visible qui correspondra à la route sélectionnée par les systèmes de navigation.

 

Pendant qu’ils se concentrent, Mathilde qui a choisi de monter une jument pie, s’approche de l’équipage, superbe dans son manteau de velours rehaussé de soieries chinoises. Tranquillement saoule, elle dit à Floozman sa passion pour les astres et l’entretient d’horoscope. Malgré l’incohérence globale de ses propos, Floozman est surpris par la précision de son langage lorsqu’elle aborde les notions les plus géométriques de l’art. Cultivée et bonne cavalière, serait-elle une princesse en exil ?

 

- Voilà, dit le plus jeune de Floozboys. Deux jours de route en empruntant les chemins enneigés. Arcturus sera raisonnablement alignée avec notre cap pendant trois heures à partir du lever de la lune.

 

- Parfait. Où est le roi ?

 

- L’hélicoptère le déposera demain matin sur le site où son aïeul a écrasé les Huns. La légende raconte que la veille de la bataille, la vierge lui est apparue…Bien sûr, la route passe par là, c’est le col qui commande l’accès à la capitale en venant de la mer.

 

Sur les écrans de télévision intégrés au tablier coloré du traîneau défilent les messages des téléspectateurs.

 

- Je me permets d’interrompre la retransmission - dit Boris, le présentateur vedette aux cheveux roux- pour vous signaler la quantité étourdissante de réactions que nous enregistrons depuis une minute. Voici une sélection.

 

- FOOZMAN EST UN REACTIONNAIRE OBSCURANTISTE. ON T’AIME BORIS »

 

- LE PEUPLE A TRAVERSE TROP D’EPREUVES POUR SUPPORTER CETTE MASCARADE »

 

- VIVE LE ROI !!! ON T’AIME BORIS»

 

- ON RETOURNE AU MOYEN AGE, J’AI PEUR »

 

- Je ne sais pas si on n’exagère pas un peu là, avec le roi…. dit un Floozboy en ajustant les rênes.

 

Une auréole d’or brunie par le brouillard se forme autour du doux visage de Floozman.

 

- Boys de peu de foi, fait-il en souriant. Je me sens assez fort pour vous répondre et pour prendre l’antenne. Boris, passez-moi en duplex, si vous le voulez bien. Dites-moi : le régime de ce pays est-il bon et juste ?

 

Floozman et un très jeune Floozboy imberbe aux yeux fiévreux apparaissent à l’écran.

 

- Non Floozman, ce n’est pas le cas.

 

- Ce peuple a-t-il des dirigeants droits et éclairés, soucieux du bien public ?

 

- Il est conduit par un tyran à la tête d’une armée d’esclaves, répond encore le Floozboy.

 

- Ces gens qui nous suivent vivaient-ils unis et en paix ou bien vivaient-ils dans la dissension ?

 

- C’est la guerre de tous contre tous, reconnaît tristement un autre Floozboy.

 

- Et quelles étaient leurs richesses ?

 

- Ceux là vivaient dans le plus grand dénuement alors que le palais est démesurément riche. Mais que peut-on attendre de la restauration d’un régime féodal ?

 

- Laissez-moi encore vous interroger, si vous le voulez bien, pour que nous discernions ensemble les bonnes orientations. Qu’en est-il du dénuement moral ? Voyez-vous un quelconque reflet de la beauté, de la justice et de la vérité en ce lieu ?

 

- Nous ne voyons que désolation.

 

-Et quelle force pourra surgir de cette désolation qui saura guider les hommes vers l’amour de la sagesse et les détourner de la multiplicité foisonnante des erreurs et des abominations ? Quel est le nombre mystérieux qui déterminera le temps d’une génération meilleure ?

 

- Pareille force ne surgira pas de la désolation avant longtemps.

 

- Ce temps est celui du chaos et de la mort. Le pourrissement est le laboratoire de la vie faisait observer Karl Marx qui s’est beaucoup intéressé aux révolutions. Mais voulons nous laisser la mort œuvrer alors que les chevaux sont attelés, que les astres nous sont favorables et que la capitale n’est qu’à deux jours de traîneau ? En avons-nous le temps ?

 

- Nous n’avons pas le temps si nous voulons sauver ces gens.

 

- Donc si rien ne vient assez vite de ce monde-ci pour susciter un élan vers le divin et nous porter vers le bien, n’est-ce pas au ciel des idées de descendre dans ce monde-ci ?

 

- Comment pourrait-il en être autrement, Floozman ?

 

- Et n’est-ce pas au royaume de s’établir sur terre à l’image du monde supérieur dont tout procède dans ce monde-ci ?

 

- Tu dis vrai, Floozman, la cité doit refléter le royaume céleste pour que règnent la beauté, la justice et la vérité.

 

- C’est pourquoi nous allons aider le souverain à rétablir ce royaume. Du palais s’écouleront des fleuves de richesse que nul n’osera détourner. Les hommes les plus éclairés répandront des flots de bénédiction sur les âmes captives. La malédiction originelle sera levée et chacun mangera à sa faim sans avoir à gagner son pain à la sueur de son front. Les champs et les vergers donneront à nouveau sans que nul ne soit contraint de travailler. Les lois seront enseignées et respectées sans effort. Les cultes seront protégés et les bibliothèques garnies. Les sciences seront équipées. Chacun sera libre de se divertir ou de préparer la venue de la cité céleste. Le jour est proche où tous les esprits chercheront le repos et la joie dans le jardin de ce monde là.

 

- Monsieur Floozman, tout cela est fascinant - intervient Boris - mais nous ne comprenons guère. Même si l’ambiance est chaude chez vous, une frange du public réagit violemment à vos propos dans le studio. Par exemple, vous parlez de lois : mais de quelles lois s’agit-il ? Le roi viendrait-il pour imposer des lois toutes faites ? Et si c’était le cas, sur quoi seraient-elles fondées ? Le représentant du mouvement présidentiel laïque, qui prendra la parole dans un instant, s’émeut vivement à l’idée que ces textes pourraient être d’inspiration religieuse.

 

- Boris, nous t’aimons, répond Floozman d’un ton las. Je vous ai donné la vision mais je sais que la route vers la liberté est encore longue, même pour celui qui peut enfin recevoir du ciel le pain de chaque jour. Vous ne savez pas encore que vous êtes riches. Il faudra donc de la patience. Certains choisiront de rester dans les prisons du monde matériel, exactement comme le créateur a choisi de faire exister ce monde     en dehors de lui. C’est aussi leur liberté bien que ce ne soit pas la liberté….Bien. Je souhaite laisser au roi le soin de vous annoncer officiellement les premières mesures mais je peux vous en donner l’essentiel. Elles devraient vous plaire :

 

[Séquence cool] Désignation d’un gouvernement intérimaire par la gouvernance mondiale puis organisation d’élections au suffrage universel avec scrutin proportionnel sous contrôle de l’observatoire international, distribution immédiate et sans conditions d’un milliard de milliard de dollars à chaque foyer, formations personnalisées à la dépense, open bar avec buffet campagnard permanent dans chaque village, déploiement accéléré d’Internet à très haut débit, application d’un système de discrimination positive pour tous les groupes défavorisés donnant droit à un coefficient préférentiel de 500% pour tous les services d’état sur la base des unités d’œuvre pertinentes (exemples : prime de 500 milliards de milliards de dollars, priorité de 500 positions dans les files d’attente). Liste non exhaustive des ayants droit : minorités ethniques, femmes, homosexuels, handicapés, personnes âgées, sujets souffrant du mal de dos et de dépression. Scolarité subventionnée sans limite d’âge, retraite non obligatoire à 16 ans. Egalité d’accès radicale de tous à tout y compris au pouvoir à l’exception des prérogatives royales inscrites dans la constitution (exemples : droit individuel à l’élaboration et à l’exécution de lois, droit à la manipulation de gênes en vue de la mise en adéquation avec les orientations sexuelles, droit au pénis, droit à l’utérus, droit aux enfants, droit à la conception d’enfants multi-géniteurs, droit à l’enfantement d’animaux, droit des morts à la sexualité, droit à l’inceste, droit à la transgression, droit à la tranquillité d’esprit, droit à l’héritage, droit à la mort). Assistance à la bonne conscience fondée sur le parrainage transparent de personnes démunies à l’étranger. Assistance à la mort. Liberté avant tout ! Liberté de pensée, liberté de circulation, liberté sexuelle, liberté d’infraction, liberté de vendre la totalité de ses biens, liberté de consommer…). Assistance à la liberté. Création de 336 chaînes de musique et de cinéma gratuites, fondation de dix mille stades olympiques, organisation de jeux. [Fin séquence cool]

 

- C’est cool, non ? Conclut Floozman.

 

- En effet, dit Boris. Mais le public ici continue à rejeter le roi lui-même. Voyez.

 

Tout autour du plateau, les participants se sont levés et sifflent. « LE ROI C’EST RINGARD, C’EST LE MOYEN AGE » répètent-ils.

 

- Filmez tout autour de nous, demande Floozman à ses équipes, et demandez l’antenne à Boris.

 

L’instant suivant, une foule en délire fait irruption sur les écrans. C’est le cortège qui accompagne Floozman. Ceux qui n’ont pas compris leur enrichissement ont emporté toutes leurs possessions sur des chariots ou des brouettes. Des femmes tendent leurs bébés vers la caméra en criant « VIVE LE ROI, QUE LE ROI NOUS BENISSE ». Un homme adulte porte un vieillard édenté sur ses épaules. On entrevoit des bivouacs et des tentes. On entend de la musique. Des plans rapprochés montrent des liasses de billets dans des sacs en plastique, les bijoux de valeur qui passent de main en main, les lingots d’or qui dépassent des pots en terre, tout ce ruissellement de richesse qui n’a pas encore été absorbé.

 

- Voyez, reprend Floozman, nous sommes loin de la jeunesse urbaine. Mais je conçois que le respect de l’histoire se soit délité dans cette génération. Alors je vous propose de relooker ce roi. Vite, mes Floozboys, des idées !

 

- Mon Roi ?

 

- SURverain ? Régnor ? Sceptor ?

 

- The King ? déjà pris...

 

- “Cool King”?

 

- “Ouaaiiis.... ça c’est bon, reprennent en cœur les Floozboys. Cool King !

 

- Boris ? Les enfants ? Demande Floozman en gros plan sur l’écran...

 

-  Faut voir, fait Boris pendant que des invités luttent pour le micro. Je propose de vous convier à mon émission la semaine prochaine pour en parler... avec Cool King !

 

- Ouuuaiiiiiis ! S’écrient les Floozboys

 

- O.K., dit Floozman. Et vous verrez que notre King est un personnage très intéressant. Un people. Je vous encourage à l’interroger sur sa vie amoureuse en exil, et sur son incursion ratée dans la chanson. Vous en entendrez parler dans la presse.

 

- Dites-moi, Floozman, c’est vous qui faites le plan média ?

 

- On t’aime Boris, conclut ce dernier avant de rendre l’antenne.

 

***


Concentrée sur la conduite, Marinella parle posément. De temps à autres, elle change de cap pour rester dans les segments les plus denses du trafic.

 

- Lorsque Floozman a contemplé la source, un équilibre cosmique a basculé. Pour la première fois depuis plusieurs ères, un prophète de premier rang aux pouvoirs immenses était au monde. Or je suis liée à lui par des liens très anciens, encore plus mystérieux que la source. Je le savais mais je l’ai vraiment compris lorsqu’il est revenu à lui. Tout son corps rayonnait d’une force élémentaire que je reconnaissais comme l’on reconnaît une odeur de l’enfance. L’air de la nuit était tellement saturé d’énergie première que .... nous nous sommes unis. Ensuite, nous nous sommes endormis à même le sol de la salle des marchés. Au réveil, j’étais double.

 

- Double !? Interroge Cyril Guidon.

 

- J’étais le même esprit dans deux corps, l’espace d’un instant. Mais nous avons vite commencé à nous différencier. Avant que la partition soit effective, nous avons toutes deux eu la vision du principe supérieur qui avait opéré ce prodige : la force du mal.

 

- Allons bon ! dit Cyril d’un ton ironique.

 

- Ne riez pas, Cyril. Voyez où vous en êtes ! Il n’y a plus de retour en arrière pour vous. Plus de travail, plus de télé, plus de sport, plus d’humoristes bien pensants. Vous êtes déjà un démon, un démon secondaire je vous rassure !

 

- Ne vous fâchez pas !

 

- Bon. Donc, Floozman est protégé par le démiurge, dans une certaine mesure. Mais le principe du mal règne partout où le démiurge n’est plus. Il habite ce domaine. Il en est le tissu. Et le mal lutte constamment pour persister dans l’être. Le démiurge est principe d’unité, le mal divise. Le mal est double, multiple. Sa langue est fourchue comme celle du serpent. Il veut qu’il y ait quelque chose alors qu’il pourrait n’y rien avoir. Il se plait dans l’arbre infiniment ramifié de la connaissance. Il est naturel qu’il ait cherché à susciter immédiatement un adversaire à la hauteur de Floozman. Et cet adversaire… c’est ELLE !

 

Cyril décide de faire une pause pour assimiler cette masse d’informations nouvelles. Il reste silencieux pendant qu’ils filent dans la nuit. Si elle dit vrai, cela signifie qu’un énorme complot se trame autour de Floozman. Dans quel but ? Si elle ment, pourquoi cherche-t-elle à l’abuser ?

 

- Si elle veut sa perte, pourquoi ne fait-elle rien dans ce sens, demande Cyril, incrédule, encore ému par le souvenir de la beauté de la première Marinella.

 

- Ce n’est pas si simple. Elle ne l’affronte pas. Au contraire, elle prétend organiser l’accomplissement de sa prophétie. Elle l’habille. Elle l’informatise. Elle l’installe. Elle l’institutionnalisera bientôt !

 

- Et alors ?

 

- Vous ne comprenez pas ! Floozman est dans ce monde-ci pour sauver toutes les âmes et accomplir la fin des temps. Ce n’est pas une introduction en bourse ! C’est aussi violent que la naissance de l’univers ! Il a reçu le pouvoir de le faire en un seul voyage, sans l’aide de personne. Il faut seulement que sa parole s’affermisse pour que les âmes captives puissent l’entendre. Mais il ne le sait pas. Elle ne le lui dira pas. Elle le tuera plutôt, lorsqu’il sera tellement enlisé dans le monde que sa puissance ne lui suffira plus à surmonter le moindre obstacle. Elle le tuera lorsqu’il ne sera même plus bon à animer des jeux télévisés. Elle le fera avec ses complices du crédit mondial et du secrétariat général.

 

- Et vous, vous prétendez être la Marinella originelle ?

 

- Je ne sais pas. Nous avons perdu cette notion mais il est certain que l’autre Marinella a pris ma place de façon démoniaque. Floozman m’a répudiée sous son influence. Il ne me reconnaissait plus. Il est vrai que je dois l’affronter. Je dois le faire pour que la vérité triomphe car je suis son bon adversaire. Je dois lui offrir le combat pour qu’il devienne le Messie, ou qu’il périsse. Et c’est là que vous intervenez !

 

Une flamme sincère et mauvaise brûle dans ses yeux.

 

Cyril approfondit sa réflexion sans venir à bout des incohérences de ce discours. Il se sent pris dans les filets d’une mystification vertigineuse. Ou bien elle est folle, se dit-il. Il réalise que lui seul pourra trouver la ligne de conduite appropriée. Il doit compter sur ses propres forces et les développer aussi vite que possible.

 

- Quel est votre plan ?

 

- Vous devez transformer votre vilenie ordinaire en haine fondamentale et la diriger contre Floozman. Ensuite, nous reconfigurerons votre arme avec les données de la source.

 

- Comment avez-vous connaissance de cette arme ?

 

- Max travaille pour moi. Nous allons nous arrêter dans un tunnel, hors de vue de l’hélicoptère qui doit encore nous pister. Vous trouverez un exemplaire du fusil dans le coffre.

 

- Qui vous dit que je vais accepter ?

 

- Cyril ! Vous êtes un démon minable et ignorant. C’est votre seule chance de grimper. Vous ne pouvez pas faire autrement.

 

- Il y a certainement des milliers d’autres démons minables et ignorants, remarque Cyril, d’autant plus vexé qu’il a toujours eu de bonnes évaluations de performances dans son entreprise. D’ailleurs, vous devez les connaître, ajoute-t-il assailli par de nouveaux doutes.

 

Marinellla fait rouler l’ovale de son visage contre le carré tendu de ses cheveux sans le quitter des yeux.

 

-Nous vous avons choisi parce que nous avons de bonnes raisons de penser que vous pourrez approcher la source sans périr. Mais ne vous faites pas trop d’illusions. Vous n’êtes pas vraiment exceptionnel. Vous êtes simplement un bon terreau pour le mal à l’état pur. Je dois dire que votre préparation sportive y est pour une grande part.

 

Une force nouvelle vient à Cyril. Bien sûr, il est exceptionnel. Il est peut-être même un enjeu majeur de la bataille.

 

- Et si je refuse ?

 

- Je vous laisse dans le prochain tunnel. Vous avez compris que nous allons vous montrer la source. Vous vous dégonflez ?

 

La porte du tunnel suivant les trouve installés dans le silence. Toujours sans dire mot, Marinella s’arrête sur la bande d’arrêt d’urgence où Max les attend, immobile dans sa parka de campeur austère. La housse longiligne qui l’accompagne et dans laquelle Cyril devine le fusil renforce l’impression de randonnée.

 

-Voulez-vous que je vous suive ? demande Marinella

 

-….Oui. Répond Cyril, interrompu dans sa tentative de SWOT. Mais qu’allons nous faire ?

 

- Eh bien, nous prenons l’ascenseur, je crois. Fait Marinella en s’adressant à Max.

 

- Oui. Ca c’est beaucoup modernisé. Bonjour M. Guidon, marmonne Max.

 

Marinella actionne les feux de détresse. Accompagnés par le clignotement, ils marchent le long de la paroi jusqu’à la niche noire où se trouve l’ascenseur. Pendant cette courte marche, Cyril ne peut détacher ses yeux des hanches de Marinella dont la danse le laisse perplexe. Derrière eux le trafic furieux se détend sur quelques centaines de mètres.

 

La cabine sent l’urine et la crasse. Avec une clef, Max choisit le premier niveau inférieur. Ils débouchent dans un couloir aux murs pavés de céramique blanche. Après quelques dizaines de mètres, ils parviennent dans une salle circulaire dont le centre est occupé par un guichet d’accueil.

 

Sans un mot pour les hôtesses, Max dirige le groupe vers une borne informatique.

 

- Nous n’avons pas besoin d’autre chose. Tout est une question d’accès.

 

- Je vous laisse faire, je vais à la machine à café, dit Marinella.

 

Cyril et Max s’installent et commencent à naviguer. Cyril aime les gestes précis et énergiques de Max. Il lui confierait volontiers l’organisation d’un club de basket. Il a du mal à se rendre attentif aux premières étapes.

 

- ... et ce compte pointe sur un compte Egyptien vide, continue Max. Il est pourtant alimenté par cet autre compte anonyme auquel est rattaché un coffre à très haute sécurité. L’emplacement du coffre n’est pas renseigné. Personne ne sait où il se trouve, mais on peut consulter la liste de son contenu. Veux-tu le faire, démon ?

 

Cyril est glacé par la brutalité de l’interpellation.

 

- Je suis prêt, répond-il en vrillant ses yeux dans ceux de Max.

 

- Alors clique ici !

 

Il ouvre la liste d’un mouvement rageur.

 

Il meurt sur le champ, les yeux et le cerveau brûlés de voir ce qu’il voit. L’instant suivant, il est dans un ascenseur comparable au premier, avec le fusil. Le voyant numéro cinq est allumé.

 

Après une lente descente, Cyril émerge au pied d’une paroi incandescente, à l’entrée d’un cimetière chaotique. A perte de vue, des foyers mouvants lèchent la pierre ardente des sépulcres.

 

Près d’un tombeau ouvert d’où s’échappent des gémissements, une ombre l’attend qu’il reconnaît. Déjà alerté par le manque de tonus de ses muscles, il s’avise que son corps est maintenant fait de cette même substance spectrale.

 

- Mr Esponsor ! s’écrie Cyril. Mon maître d’athlétisme !

 

- Cyril ! Ca me fait plaisir ! Le biathlon de Mourmelon ! Tu te souviens ! Mais nous devons faire vite. Je suis ton parrain. Il te faut absolument un parrain ici lorsque tu déroges aux procédures. J’ai réussi à m’infiltrer de ce coté-ci mais c’est très dangereux. Tu as retenu le numéro de compte ?

 

- Oui…je crois que oui, répond Cyril, étonné de conserver des images précises de la révélation.

 

- Alors programmons vite ce fusil. Je t’accompagnerai jusqu’à l’Achéron. Nous espérons tous que tu pourras sortir. Sinon… Mais nous devons d’abord passer la porte du cinquième cercle.

 

- C’est un niveau de qualification ?

 

- Non, non. C’est le cinquième cercle des enfers. C’est hyper exigeant ! Il faut un moral d’acier. Tu as fait très fort pour un début, mais tu vois, je n’ai pas douté de toi, je t’attendais précisément là où il le fallait. Bon, j’ai des instructions. Il faut revenir en arrière. Tu dois retourner dans le monde. C’est possible ! J’ai tes paramètres biologiques, tu n’es pas techniquement mort. Enfin, encore une fois, tu fais l’objet d’une procédure spéciale. Bon. On va y aller souple, en petite foulée. Il y a beaucoup de variations de température, il faut en tenir compte pour produire sa course. Régularité. Penser à s’hydrater. Mais d’abord, assurons-nous que le fusil est programmé.

 

Cyril s’exécute malgré l’irritation sourde que lui procure l’insistance de son parrain. Je suis mort, de toutes façons, se dit-il en une vaine tentative pour prendre la mesure de l’évènement.

 

Il enfile le casque de réalité enrichie et se concentre sur le fusil, ignorant les multiples indications sur les damnés alentour. L’interface vocal de l’arme réagit à sa voix. Lorsqu’il parvient dans le menu de configuration des cibles, M Esponsor s’éloigne. Cyril énonce alors le numéro du compte portant instantanément le métal du fusil au rouge puis au blanc. A l’horizon, un pilier de feu tournoyant apparaît entre ciel et terre.

 

Un mouvement dans les hauteurs les met en alerte. Dans un sifflement dément, les furies fondent sur eux et volent en cercle au dessus de leurs têtes, comme entraînées par le mouvement du pilier, frôlant leurs cheveux avec la membrane noire de leurs ailes au toucher pareil à la soie. Les folles créatures se décochent des coups de griffe sans s’épargner elles-même.

 

- Il a trahi Floozman ! Expédions-le en Judaïe ! Siffle Mégère.

 

- C’est un misérable blasphémateur, jetons-le par-dessus les murailles, dans le marécage. Ricane Alecto.

 

- Il a fait de la fausse monnaie avec Floozman ! Hurle Tisiphon.

 

Pendant que les furies s’entredéchirent, une nuée de créatures infernales vient obscurcir le ciel, ajoutant leurs cris à la confusion.


Malgré sa terreur, Cyril réalise que les murailles rougeoyantes qu’il a entrevues sont le rempart d’une terrible cité.

 

- En Judaïe ! En Judaïe ! Continue la première furie en saisissant vivement Cyril dans ses serres.

 

- En Judaïe ! Reprennent en chœur les démons.

 

A une vitesse incalculable, ils s’éloignent des fortifications, emportés à tire d’aile au dessus de la campagne infernale. Ils survolent le fleuve de sang et la forêt des suicidés. Ils traversent une pluie de feu et plongent dans un sombre abîme. Après avoir frôlé la tête monstrueuse des géants, ils plongent encore longuement dans le puits central des Malefosses, volant au ras du marais gelé où sont emprisonnées les âmes des traîtres jusqu’à découvrir enfin avec stupeur le torse immense de Lucifer émergeant de sa prison de glace.


Les trois têtes de l’ange déchu se tournent simultanément vers les nouveaux venus, sans cesser de mâcher leurs proies. D’un regard et d’un geste que Cyril ne peut apercevoir dans son ensemble, il chasse les monstres ailés. Le vent soulevé par le mouvement de sa main provoque de violents remous pendant qu’un grondement articulé fait trembler les parois de la fosse. Le diable parle.

 

Les furies descendent en spirale puis elles lâchent leur proie. Cyril et M. Esponsor tombent à la surface du Cocyte, juste au dessus du pelvis de Satan.

 

Les furies hurlent, le démon rugit. Soudain la glace se fissure.

 

[Séquence rose clair (1)] Une onde de chaleur se propage, accompagnée de craquements puissants comme le tonnerre. La glace fume et fond puis vole en éclats jusqu’à ce qu’enfin surgisse le bassin de Lucifer. Les furies tournent en sifflant autour de ses hanches. Cyril et son guide ont roulé dans les poils pubiens rendus poisseux par la sueur et l’eau fondue du Cocyte.  

 

[ ]

 

Lucifer se penche et dans un souffle nauséabond, dicte son ordre au misérable Cyril :

 

- Dis le !

 

- ....

 

- Dis le, démon !

 

Et du fond de son être mort, avec une certitude et un aplomb inouïs, Cyril extrait la seule parole capable d’exprimer désormais l’amplitude de son âme damnée.

 

- Je hais Dieu !

 

- Encore !

 

- JE HAIS DIEU !

 

- Va, démon et retourne parmi les vivants. Tu te feras désormais appeler Mortgageman ! Tu enchaîneras les âmes à la matière ! Tu me les donneraaaaah, lovely !

 

Ce disant, Lucifer [ ] projette Cyril vers les hauteurs. Après quelques soubresauts, le diable pantelant extrait M Esponsor de ses poils et le jette dans la même direction.

 

Les furies fuient maintenant, dans le sillage des deux ombres. [Fin séquence rose].

 

Les enfers recrachent Cyril, son fusil et M Esponsor sur le parking du centre commercial de Plouvigny.

 

Nu, humilié et meurtri au-delà du concevable, Cyril-Mortgageman respire l’air de sa nouvelle vie. Je suis un super-vilain, réalise-t-il. Mais quelque chose manque ! Dans un spasme, il se jette sur le sol et martèle le goudron de ses poings.

 

- Je dois voler ! Eh ! Il faut que je vole !

 

- Vous avez besoin d’aide ? demande une femme avant de reculer devant la colonne de feu qui emporte furieusement Cyril dans le ciel.

 

Soudain, les flammes se dérobent. Cyril continue de flotter dans les airs.

 

- YAAHOOUUU !

 

La voiture de Marinella se gare juste au-dessous.

 

- Je ne sais pas pourquoi ils l’ont jeté là ! Et puis, ils auraient pu nous l’habiller ! dit-elle

 

- J’ai pensé au costume, répond Max. Quelque chose d’encagoulé et de pointu, les formes soulignées par des chaînes.

 

- Comme tu veux. Moi, je me demande quels sont ses véritables pouvoirs maintenant. Les choses sont allées un peu trop loin…

 

***

 

Mathilde est la première à franchir le col. Elle découvre la grande vallée où le souffle des centrales thermique surchargées a fait fleurir les cerisiers. Au loin, de part et d’autre d’un méandre brillant, petite et bien circonscrite dans ses remparts, se tient la capitale historique. Récemment reconstruit par un ensemblier, son cœur est propre comme un centre commercial. D’interminables bidonvilles s’étendent alentour, le long des routes principales.

 

Elle tourne son regard vers le ciel et voit l’hélicoptère royal s’approcher du col par l’ouest. A l’est, une sorte de comète pointue fond sur la ville en décrivant une folle vrille.


Mathilde sent le danger. Elle éperonne sa monture et se précipite au galop vers la grand-route.


Vers midi, elle parvient aux portes de la cité. Un grand désordre règne. Elle croise une multitude de gens chargés de paquets, poussant des chariots et des brouettes débordant de biens d’équipement, des palettes où s’empilent réfrigérateurs, micro-ondes, télévisions, bassines et lecteurs de DVD. On ne circule plus, toutes les voitures sont à l’arrêt. Les banques et les distributeurs de monnaie sont pris d’assaut. Déjà les franchises des grandes marques internationales ont érigé des tentes près des principales portes de la cité. Un peu plus loin, des tentes de recrutement bourgeonnent. Des panneaux lumineux font défiler des annonces d’emploi. On recherche des programmeurs, des mineurs, des agents téléphoniques. Des arpenteurs se disputent le terrain. Une école d’informatique en plein air forme déjà des programmeurs sous l’œil attendri des parents.

 

A l’intérieur des murs, les hauts parleurs résonnent d’une voix de camelot hystérique. Une clameur lui répond. La confusion est partout. Une foule dense cherche à entrer, une autre à sortir.

 

- Eh ! Que se passe-t-il ? Demande-t-elle à un jeune homme qui court vers la porte Sud.

 

- C’est Mortgageman, il distribue des crédits illimités.

 

- Qui est-ce ?

 

- Je ne sais pas. Tout le monde y a droit ! C’est instantané ! Pas de formalités. Et il y aura du travail pour tous. Le seul problème, c’est de trouver les commerces. On dit qu’une voiture d’occasion s’est vendue plus d’un milliard de Zboubs !

 

- Mille Dourakines ?

 

- Oui ! Mais peu importe ! Pas de limites. Et on trouve du travail partout depuis ce matin !

 

Mathilde s’assure de ses armes avant de pénétrer prudemment dans la cité en tenant son cheval par la bride. Tout se passe sur la grand-place, au pied du donjon d’où Mortgageman harangue la foule. Mathilde se concentre pour bien mémoriser la silhouette encagoulée qui se tient debout sur les créneaux, jambes écartées, dans un survêtement jaune citron.

 

- Et vous ne manquerez plus de rien. Si les prix augmentent, votre crédit s’ajuste automatiquement sur le nombre de générations nécessaires ! Jusqu’à la fin des temps. Une seule approbation ! A vous la beauté, les filles, les garçons, la technologie, les voyages, la longue vie et les analgésiques ! Vous êtes prêts pour une nouvelle vague ?

 

En parlant, Mortgageman se penche vers la foule, plié en deux dans une posture indigne. La foule murmure pendant qu’il épaule son fusil.

 

- Votre travail fera la richesse de ce pays, et la vôtre. Les investisseurs comptent sur vous ! Vous êtes prêts ? Un rayon indigo éblouissant danse au bout du canon.

 

Sans attendre la réponse, le super-vilain élargit son faisceau et balaye les têtes. Les hauts parleurs installés pour la quinzaine commerciale permanente diffusent un son sidéral. A l’unisson la foule répond « OUI ! », « OUI ! ». Du donjon, un autre rayon plus intense s’élève tout droit vers le ciel où un satellite le recueille. Grâce à de récents accords de partenariat, ce flux d’information peut ensuite être routé simultanément vers la salle informatique secrète du secrétariat général et vers le centre des enfers.

 

- Bravo ! Ne vous inquiétez pas pour les formalités. L’administration et la police ont toutes les informations. Ne vous inquiétez pas non plus pour l’argent. Vous aurez tous du travail. Lorsque les champs seront épuisés, le minerai extrait et que les usines fonctionneront sans vous ; lorsque tous les équipements, tous les services imaginables seront produits et consommés ; lorsque vous relèverez votre tête lourde pour chercher la prochaine tâche et que votre âme lisse s’agitera dans sa nuit, nous irons dans l’espace ! Oui ! Nous fabriquerons des cargos spatiaux optimisés et des systèmes d’assistance à la vie à coûts réduits. Vous partirez pour de longs voyages sans retour, hormis le retour sur investissement ! Vous irez coloniser de nouveaux mondes ! Mars, Phobos et Deimos ! Pluton, Neptune ! Il faudra de nouveau creuser, bâtir, transporter, fondre, charger, emballer, connecter, programmer, couper, coller, décaler…AH, AH, AH !

 

Mathilde recule dans un porche. Trop tard ! Une bulle lumineuse l’enveloppe.

 

- Je te vois toi aussi, belle cavalière, même si je ne lis pas encore tes codes. Fait la voix amplifiée de Mortgageman. Tout ce que tu désires ! Tu n’as qu’à dire « OUI ! » et tu seras riche. Ta banque et la mienne s’occuperont de tout. Elles te diront ce que tu dois faire, tu leur appartiendras.

 

Soudain, un choc électrique la tétanise. Bouche ouverte, elle plie les genoux et se laisse choir sur le sol. Un langage agile et protéiforme entraîne sa pensée. Quelque chose parle en elle, qu’elle ne comprend pas. C’est un contrat ! Devine-t-elle. Elle rampe en arrière et découvre l’entrée d’une ruelle. Une nouvelle décharge fait jaillir ses yeux hors de leur orbite. «NON » crie-t-elle en empoignant son revolver.

 

-Dis OUI, comme les autres ! Ordonne Mortgageman. En un éclair, il se transporte à l’entrée du porche, intrigué par la résistance de la jeune femme. Venez m’aider, débiteurs ! Ordonne-t-il à la foule. Elle n’a pas de carte ! Elle n’a pas de code ! Depuis combien de temps n’avez-vous pas brûlé de sorcière ?

 

Adossée au flanc de son cheval, Mathilde se relève et tire en direction de la voix, sans pouvoir distinguer sa source dans le halo de lumière qui persiste. Le cheval se cabre. Mathilde s’agrippe à son encolure et roule sur son dos.

 

« En avant !

 

Tournant résolument la bride en direction de son agresseur, elle surgit sur la place en tirant sur Mortgageman à coups répétés. Au passage, elle distingue le sourire de Cyril sous les énormes lunettes du casque à réalité enrichie qui disparaît sous sa cagoule. Elle s’avise en un éclair que les balles dévient de leur course. Quel mystère ! Un nouveau rayon la frôle. Elle se cambre de douleur. Le cheval part au galop, indifférent au reflux désordonné de la foule.

 

- Attrapez-là !           

 

Mais déjà Mathilde disparaît dans les premiers contreforts buissonnants de la montagne.

 

***

 

Kool King est un vieillard blanc et propre, parfumé, impeccablement vêtu, humant l’histoire et les mêmes journaux que ceux dont de vieux Mexicains de retour d’exil tournaient lentement les pages, les matins d’été en orient, sous les arcades de la place des Rois, pendant que la lumière au désert abolissait le monde.

 

Dans le champ surexposé de la photo de Kool King, on distingue une ville refuge et l’écume d’un océan. Tables de bois, taxis, dominos, chemises blanches, gestes raides, peaux de parchemin. Le café noir et les armes huilées cachées sous les draps frais dans les commodes d’acajou.

 

Kool King voyage sur les paquebots de la civilisation, aimé des femmes. Kool King est un privé Angelino. Kool King est un ambassadeur Argentin, un joueur de jazz, un joueur de casino.

 

Floozman s’agenouille devant lui lorsqu’il sort enfin de la tente où la garde royale l’a conduit pour la sieste. Le peuple s’est rassemblé pour l’acclamer.

 

- Je suis votre serviteur.

 

- Levez-vous, jeune homme. C’est à moi de suivre un prophète !

 

A cet instant, couverte de boue, Mathilde fait irruption et saute à terre en un long geste acrobatique que Floozman engramme dans sa mémoire pour la vie.

 

- La ville est attaquée par un démon !

 

A ces mots, la foule superstitieuse recule dans un murmure. Kool King lui aussi est surpris, quoique différemment. Quelque chose dans la rondeur enthousiaste des gestes de la jeune femme lui rappelle un bébé magique, dans une hacienda accablée de soleil dont seuls quelques circuits cérébraux fatigués soutiennent le souvenir. Des pur-sang, des ombres nues sur le velours cramoisi des canapés. Buenos Aires. Les vins d’Europe.

 

- Mathilde !

 

Mathilde se retourne. Prenant conscience de la scène et de la royale présence...

 

- Papa ! S’écrie-t-elle en se précipitant dans les bras de son seigneur. Kool King pleure. La foule pleure.

 

- Ma pauvre enfant, ma pauvre enfant, répète-t-il en sanglots….Si tu savais comme j’ai aimé ta mère.

 

- Qui était sa mère ? Demande la foule.